Réflexions sur les championnats du monde de Judo 2005

Publié le par Léo Tamaki

    Les championnats du monde de Judo 2005 ont eu lieu au Caire en Egypte. Si ils ont été une fois de plus marqués par la supériorité japonaise, la France avec sept médailles dont une en or finit toutefois cinquième au palmarès des nations, ce qui est une heureuse surprise au vu des résultats des Jeux olympiques d'Athènes d'où elle ne ramena qu'une médaille d'argent.
    Voilà pour les résutats sportifs. Mais d'autres choses m'ont nettement plus touchées que les résultats lors de ces quatre jours de compétitions?

    Le Judo a été créé par Jigoro Kano à la fin du 19ème siècle. Son fondateur voulait créér un Budo, une Voie martiale fondée sur les anciennes techniques de combat guerrières du Japon. Le but des Budo est la formation d'un être humain accompli, il est destiné a développer les qualités physiques, mentales et spirituelles de ses pratiquants.


Jigoro Kano, fondateur du Judo


    Mais au cours du 20ème siècle le Judo s'orienta de plus en plus vers une pratique sportive où seule comptent les résultats et la victoire sur l'autre. Le siècle dernier aura vu le Judo passer des mains des maîtres fondateurs à celles de fédérations dominées par d'anciens champions reconvertis. Si nul ne met en doute les efforts et les sacrifices réalisés par ces anciens athlètes, il est évident d'imaginer que leur priorité va à la compétition, que leur vision de la pratique est orientée par leur vécu. Et qu'ainsi la compétition dont le rôle était celui d'un outil dans la formation d'un pratiquant est devenu le principal objectif?

    J'ai donc survolé ces championnats pendant quatre jours. J'ai vu s'affronter des athlètes de premier plan au sommet de leur forme. Il y eut des matchs spectaculaires et des actions magnifiques. Toutefois on ne peut s'empêcher de constater le fossé gigantesque qui sépare ce que l'on appelle maintenant Judo de ce qu'il était à l'origine. Des masses de muscles qui tirent, poussent, souvent pliés en deux et les bras raides. Une position tirant avantage des règlements où les coups sont interdits mais bien loins de l'esprit martial d'origine? Quel rapport entre ce Judo et celui que démontrait Kyuzo Mifune, 10ème dan, un des codificateurs du Judo qui aussi entre autre le professeur de Gessinck?


Compétition de Judo


    Le Judo est donc maintenant un sport obéissant à des règles et des principes scientifiques. Une discipline que l'on peut enseigner au moyen de mathématiques et géométrie, où tout est question d'angles et de leviers et où il est donc scientifiquement presque impossible de battre plus fort que soi?

    Une autre chose qui m'a frappé est l'attitude des compétiteurs. Il y a bien sûr tous ces gestes qui ne sont pas de réelles actions mais qui sont une sorte de jeu de stratégie entre les compétiteurs et les arbitres. Des jeux où l'on cherche à gagner en faisant pénaliser l'adversaire plutôt que de pratiquer du Judo. Si cela existe dans tous les sports il est toutefois regrettable que le Judo n'ai pas réussi à rester une exception.

    Il y a ensuite les réactions des compétiteurs entre eux. Des saluts envoyés comme une formalité et qui ressemblent plus à des coups de têtes qu'à des signes de respect. Des athlètes qui sautillent avant d'entrer sur le tatami et ressemblent plus à des taureaux furieux qu'à des humains maîtres de leurs émotions.

    Et le pire est à l'annonce des résultats. La mine défaite des perdants bien sûr, mais plus triste encore les explosions de joie des vainqueurs. Si l'on ne peut s'attendre à une véritable maîtrise à l'âge de ces compétiteurs, il devraient faire preuve d'un commencement de sagesse. La majorité d'entre eux saute, hurle, se met à genoux en levant les bras, jette un poing vers le ciel? faisant preuve de leur totale incapacité à rester maître de leurs émotions comme sont sensés l?enseigner les Budo?

    Une des images les plus odieuses que j'ai en tête est celle de la hollandaise Ulonhoed qui blessa sérieusement son adversaire biélorusse et sauta de joie pendant plusieurs minutes sans un geste ou un regard pour son adversaire malheureuse qui ne pouvait même plus tenir debout. Triste exemple de respect du partenaire?

    Enfin j'ai été très surpris par les commentaires des deux anciens champions Fabien Canu et David Douillet. Si leur expertise dans le domaine technique propre à la compétition est indiscutable, le niveau de leurs expressions est digne d'un Thierry Roland dans ses meilleures heures. La vulgarité et l'irrespect se teintaient même à l'occasion de vagues relents racistes avec imitations de japonais et remarques désobligeantes sur l'Egypte... En voici quelques extraits uniquement retenus lors du quatrième jour de la compétition, sachant que le niveau fut le même pendant toute la durée de ces championnats:

Commentaires techniques:
"Faut tirer! Faut tirer!!!" (F.Canu)
"Faut mettre des coups de pattes!" (F.Canu)
"Magnifique mouvement de hanche a l'arraché!" (F.Canu)

Sur les compétiteurs:
"Le mec il invente des trucs." (F.Canu)
"C'est le truc là en bleu." (F.Canu)
"Oh le p'tit groin groin!" (D.Douillet parlant de la championne du monde Shintani)

Sur les arbitres:
"Mais ils sont chtarbés là!!" (F.Canu)
"Il est barré lui!" (F.Canu)
"Moi j'ai pas fait le même sport." (D.Douillet)

Divers:
"Putain!" (F.Canu)
"Enfin c'est en Egypte hein." (D.Douillet)

    Le Judo qui fut l'une des premières disciplines à avoir vocation à éduquer l'homme donna ainsi pendant quatre jour une bien piètre image et un triste exemple. Des champions qui ne respectent pas leurs adversaires, des commentateurs qui ne respectent personne et un répertoire technique bien éloigné du magnifique Judo des origines.

    Il y eut bien sûr quelques superbes gestes techniques, notamment du japonais Takai lors de son combat pour la médaille de bronze en toutes catégories, et des athlètes, souvent coréens ou japonais, qui avaient une attitude irréprochable. Ils furent malheureusement bien souvent l'exception.


Judo


    Alors à quand un sursaut du véritable Judo? Quand reverrons nous cette discipline où l'on cherche à devenir un véritable être humain à travers la pratique de techniques martiales et où la seule victoire que l'on recherche est celle sur soi-même? Il est à craindre que notre société ne récompense pas ce genre de pratique et qu'elle ne soit pas prête de faire la une des médias. Espérons au moins qu'il existe encore quelques Dojos qui ont su préserver l'esprit de la Voie qu'a créée Jigoro Kano?


Publié dans Judo

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LdB 01/06/2010 21:04



Emission à regarder pendant quelque jours ;)


http://ce-soir-ou-jamais.france3.fr/?page=emission&id_rubrique=1079



Tamaki 08/06/2010 12:29



Ah j'ai vu le commentaire trop tard... dommage et merci ;-)


 


Léo


 



Franck DUPAS 05/04/2010 21:41



Cher Léo,


Ce article est tout à fait en accord avec ma perception de ce sport, bien que j'ai pris mes distances il y a fort longtemps. Après 10 ans de pratique, je me suis arrêté en 1981, dépité par la
pratique de compétition vers laquelle je devais évoluer inexorablement. J'avais découvert le Judo dans un petit dojo de quartier sans prétentions, dans une M.J.C. Mon livre de référence était le
guide Marabout du Judo, un excellent ouvrage où j'avais découvert les principes du fondateur qui m'inspiraient. Le professeur était également professeur de Kendo. Je suis ensuite entré au Lille
Université Club et j'y ai commencé la compétition. Je ne jette pas la pierre à ce club qui m'a accueilli et formé, c'était un système.


Sans doute pour les raisons d'une recherche d'un véritable budo, j'ai commencé la pratique de l'Aïkido il y a bientôt 4 ans. L'absence de compétition représente une différence colossale à mon
sens. Je retrouve ici ce que je recherchais autrefois dans le Judo.



Tamaki 08/06/2010 12:35



Cher Franck,


 


Merci pour ton témoignage. L'absence de compétition permet en effet une pratique souvent plus apaisée dans un état d'esprit plus sain. Je suis heureux que tu aies repris goût à la pratique.


 


Amicalement,


 


Léo


 



Dragan 18/09/2009 19:28

Entièrement d'accord avec cette analyse, car quand le regard n'est plus dirigé vers l'intérieur de soi mais vers l'extérieur et la recherche du regard d'autrui alors on s'éloigne de la voie. Lorsque le but devient plus important que le cheminement alors le fameux tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins et le bushi se perd et se dilue.

Tamaki 03/11/2009 12:28



Oh Dragan,

Quel plaisir de te lire :D

Et tout à fait d'accord avec ton commentaire.

Amicalement,

Léo



olry 06/08/2009 19:23

bonjour léo!un rappeur (médine) a sorti un album: "jihad, le plus grand combat est contre soi-même", même si le titre ( et le contenu du dit album) peut paraître provocateur, il rejoint en de nombreux points votre propos, et vient à l'encontre des propos que vous nous avez rapporté et qui nous rapellent que le racisme commence (ou se cache) derrière un humour plus que douteux.tout comme le manque de maitrise de soi d'ailleurs.à bientôt ;-)

RAMON Christian 08/12/2008 13:19

Amis,Le sursaut pour l'authentique judo existe ne serait ce que dans notre Dojo ou celui de St Pierre de l'Eure. Nous suivons le message de Me KANO à la lettre. Notre pratique est à but non compétitif. C'est dur face à la betise, aussi nous vous remercions pour votre aide.C Ramon

Tamaki 10/12/2008 17:23



Très bonne pratique à vous.

Cordialement,

Tamaki Léo