Yabusame

Publié le par Léo Tamaki

Le Japon est un pays de traditions. Malgré les aléas de l’Histoire il a réussi à en préserver un grand nombre qui font aujourd’hui encore partie de la vie des japonais, des arts martiaux à la cérémonie du thé en passant par l’arrangement floral, le théâtre No ou le Sumo.

Une des traditions les plus improbables et les plus spectaculaires qui ait été préservée est celle du Yabusame, le tir à l’arc à cheval. Plongée dans un rituel vieux de mille cinq cent ans !

 
Un art alliant maîtrise de l'équitation et de l'archerie
 

Une tradition unique

Le Japon est un pays à la culture unique. Volontairement refermé sur lui-même pendant deux siècles et demi il a développé et mûri des rituels uniques au monde. Passant d’une société féodale à une civilisation industrielle en trois décennies il a réussi l’incroyable tour de force de préserver ces traditions, parfois en les adaptant comme le Kendo ou le Judo, parfois en les conservant telles quelles, préservées dans leur forme authentique, comme le théâtre No ou le Yabusame.

 

Le Yabusame est du tir à l’arc à cheval. La première trace de ce type de pratique remonte au 6ème siècle lorsque en 530 le 29ème empereur, Kinmeï, tira pour la première fois à cheval sur trois cibles dans un rituel destiné à attirer la bénédiction des Dieux sur son territoire dans une époque troublée. Les trois cibles, sankan, symbolisaient les trois royaumes de Corée.


Un équipement inchangé depuis mille ans


L’arc, un symbole d’autorité et de pouvoir

L’arc a toujours été au Japon symbole d’autorité et de pouvoir. Le Bushido, la Voie des guerriers, fut d’ailleurs longtemps appelé Kyuba no michi, la Voie de l’arc et du cheval. Les plus anciens arcs retrouvés dans l’archipel datent de plus de six mille ans. Utilisés à pied à leur création ils commencèrent à être employés par des cavaliers à partir du 4ème siècle.

Au 10ème siècle lors des batailles rangées des duels à cheval à l’arc avaient lieu, chaque adversaire tirant trois flèches. Arme indispensable de toute les guerres l’utilisation de l’arc connaîtra un coup d’arrêt brutal au 16ème siècle lorsque les portugais introduiront les armes à feu au Japon. Mais dès le 17ème siècle, dans un Japon pacifié, Ogasawara Heibei Tsuneharu remettra sa pratique au goût du jour sous l’impulsion du shogun Tokugawa Yoshimune qui désire voir développés la concentration, la discipline et le raffinement de ses samouraïs.

 
L'arc, symbole d'autorité et de pouvoir


Une arme unique

L’arc japonais, comme le katana, est une arme unique. Sa très grande taille et son asymétrie qui placent sa poignée sous le centre en font une arme particulièrement difficile à maîtriser. Aujourd’hui les pratiquants de Kyudo et de Yabusame sont les héritiers des samouraïs et préservent son utilisation, une tradition particulièrement élégante et raffinée intimement liée au zen.

 

Un fait d’armes légendaire

La guerre de Genpei (1180-1185) opposa les Heike et les Genji. Période clé de l’histoire japonaise elle est la source de nombreux faits héroïques et de légendes qui ont inspirées la littérature de l’archipel.

Lors de la bataille de Yashima les Heike défaits par les Genji fuient en prenant la mer. Attendant un vent favorable pour partir ils font face aux Genji qui sont à cheval sur la plage. Dans un défi chevaleresque ils attachent en guise de cible un éventail au sommet du mât d’un de leurs bateaux.

Un guerrier nommé Nasu Yoichi relève le défi. Il s’élance avec son cheval dans les flots et vise la minuscule cible mouvante qui tangue au gré des flots. Réussissant à la transpercer d’une flèche il déclenchera une ovation générale ! Il sera récompensé de son adresse en étant fait daimyo.

 

Takeda et Ogasawara, deux écoles rivales depuis la nuit des temps

Comme dans toute histoire digne de ce nom le Yabusame s’est développé parallèlement dans deux écoles rivales, la Takeda ryu et la Ogasawara ryu.

La plus ancienne, la Takeda ryu, fut fondée au 9ème siècle par Minamoto Yoshiari sur l’ordre de l’empereur Uda. La seconde, l’Ogasawara ryu, fut fondée par Ogasawara Nagakiyo au 12ème siècle sur l’ordre du shogun Minamoto Yoritomo.

Aujourd’hui encore ces deux écoles se partagent les charges et se disputent les honneurs, chacune considérant qu’elle est la seule à perpétuer l’authentique art du Yabusame.

Takeda-ryu

La Takeda-ryu enseigne le Kyuba-jutsu, la technique de tir à l’arc à cheval, mais aussi l’utilisation du naginata et du tachi à cheval. L’école a par ailleurs collaboré à de nombreux films et séries télévisés. Parmi les plus célèbres citons « Les sept samouraïs » et « Kagemusha » d’Akira Kurosawa.

Toshiro Mifune, l’un des plus célèbres acteurs japonais fut d’ailleurs l’un des meilleurs élèves de l’école.

 
Un rituel majestueux et spectaculaire


Tsurugaoka Hachiman-gu, sanctuaire du Dieu de la guerre

Il existe plusieurs cérémonies distinctes pendant lesquelles le Yabusame est réalisé. L’une des plus importantes est réalisée chaque année par la Takeda ryu au mois d’avril à Kamakura dans sanctuaire du clan Minamoto, Tsurugaoka Hachiman-gu. Fondé en 1063 il est dédié au Dieu de la Guerre. C’est le sanctuaire principal de Kamakura.

Les raisons qui poussèrent Minamoto no Yoritomo à instituer ce rituel ne sont pas clairement établies. Pour certains il s’agissait d’un moyen d’amener ses hommes qui négligeaient l’archerie à s’entraîner. Pour d’autres il s’agissait d’une cérémonie pour célébrer son avènement en tant que shogun. Sans doute ces deux motifs étaient-ils liés.

 

Une tradition religieuse élaborée jusqu’au moindre détail

Le Yabusame, comme le Sumo, est une tradition étroitement liée au Shinto, la Voie des Dieux. Il s’agit d’un rituel extrêmement élaboré destiné à divertir les Dieux pour s’attirer leurs faveurs. Aujourd’hui bien sûr seuls les exégètes comprennent la signification de toutes les cérémonies qui entourent les tirs proprement dits et la foule des curieux et des amateurs se réjouit simplement de voir un tel déploiements de fastes.

 
Procession au Tsurugaoka Hachiman-gu


Dès le matin ont lieu à Hachiman-gu des processions qui voient les prêtres Shinto se livrer à de multiples cérémonies. Vers dix heures les cavaliers commencent à s’entraîner. Ils parcourent à vive allure les 208 mètres de la piste qui coupe perpendiculairement l’allée principale du sanctuaire. Petit à petit il lâchent les rênes et miment le tir les mains nues puis avec l’arc mais sans flèches. Après plus de deux heures de courses ils se retirent pendant une heure pour déjeuner et laisser les chevaux se reposer.

A ce moment les quelques mètres de chaque côtés de la travée sont déjà littéralement bondés et des milliers de japonais émaillés de quelques touristes attendent patiemment pour assister à la cérémonie.

Vers treize heures le grand prêtre dirige une procession qui parcourt la travée dans les deux sens et à laquelle prennent part le maître de la Takeda ryu et les ites, les tireurs qui officieront.

 

Un équipement inchangé depuis mille ans

Depuis la première cérémonie qui eut lieu en 1187 le rituel est resté inchangé de même que l’équipement des tireurs. Leur tenue élégante et distinguée renforce l’impression de beauté qui se dégage des ites. En kimono, hakama et avec un tachi (sabre ancien) au côté ils personnifient par leur attitude sobre et digne les générations de samouraïs qui ont perpétué l’art du Yabusame.

 

Un rituel majestueux et spectaculaire

Trois cibles en bois, shiki no mato, sont placées le long de la travée. Elles sont placées à une hauteur qui correspond à la cible la plus meurtrière sur un ennemi en armure, située juste sous la visière, mabisashi.

Les shiki no mato sont surmontées de fleurs artificielles. A l’époque féodale la participation au rituel du Yabusame était un grand honneur fait aux meilleurs guerriers. Mais un échec était aussi une honte impossible à effacer et que beaucoup lavaient par le suicide rituel, seppuku. Afin de préserver la vie de guerriers valeureux on plaça alors ces fleurs à l’endroit où se perdaient les flèches qui avaient ratées la cible. Les toucher était considéré comme suffisant et permettait d’éviter d’inutiles pertes en vies humaines.

 
Une tradition élaborée jusqu'au moindre détail


Dans un silence religieux le premier cavalier tourne le dos à la piste, s’élance pour prendre de la vitesse et fait faire demi-tour à sa monture. En un instant il est en position de tir et lâche sa flèche qui vient faire voler en éclats la cible de bois.

Les morceaux de la première cible ont à peine touchés le sol que la deuxième flèche est lâchée, aussi rapidement suivi par la troisième. La course se termine par un freinage aussi brusque qu’efficace au bout de la courte travée.

Cinq tireurs se succèderont ainsi avant d’entamer un retour au pas à l’entrée de la piste. Ils effectueront trois passages similaires avant de voir la cible réduite deux fois et de recommencer leur routine. Lors des derniers passages la cible sera une minuscule soucoupe en terre cuite de 9 cm de diamètre…

 
Une discipline qui exige une rapidité phénoménale


Chaque cible touchée soulève l’enthousiasme des spectateurs tant il est évident même pour un néophyte que le niveau requis est extrêmement élevé. Afin de pouvoir sauter à terre pour combattre les étriers n’entourent pas le pied mais le soutiennent uniquement. Ne contrôlant leur monture que par les genoux dès le début de la piste ces cavaliers doivent de plus faire preuve d’un talent exceptionnel en archerie. L’arc est tel qu’il faut faire un geste ample qui amène la flèche derrière l’oreille à chaque tir en un temps record.

La participation à ces cérémonies étaient réservée aux meilleurs guerriers de l’époque. Arriver à rivaliser avec eux est un exploit dans le monde actuel qui mérite le plus grand respect. Il est d’ailleurs à noter que les montures utilisées aujourd’hui sont d’anciens chevaux de course qui sont réputés beaucoup plus difficiles d’utilisation pour cette discipline.

 

Le Yabusame aujourd’hui

Symbole fort de la culture traditionnelle le Yabusame enthousiasme autant les foules autochtones que les dignitaires étrangers tels que George Bush ou le prince Charles. Sa pratique qui fait partie de la richesse du patrimoine japonais ne pourra probablement jamais être répandue dans le grand public. Il est toutefois admirable de constater que son avenir semble garanti et que ce magnifique rituel sera préservé dans ce pays de traditions qu’est le Japon.

 
Une habileté incroyable


Publié dans Budo

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Thomas 09/09/2007 02:10

Article tres interessant, merci de partager cette expérience du Japon.
J'en profite d'ailleurs pour faire le liens avec une tres belle exposition qui à lieu jusqu'au 21 octobre à l'institut du monde Arabe sur la Furusiyya, l'art de la chevalerie dans le monde islamique. En déambulant dans les salles on découvre véritablement un univers artistique caractéristique du Moyen-age Islamique avec de véritables chef d'oeuvre de forges, d'orfevreries et d'armureries qui n'ont rien à envier à leurs homologues Japonais. On pourrait même, je pense, s'aventurer à faire quelques comparaisons entre ces deux arts de guerres au niveau de la conception du tir à l'arc et de la monte à cheval..question d'interprétation je dirais ;)
Thomas.

Léo Tamaki 09/09/2007 21:17

Cher Thomas merci pour votre commentaire.De retour à Tokyo je crains de ne pouvoir admirer l'exposition dont vous parlez et je le regrette bien.Cordialement,Léo Tamaki